samedi 26 septembre 2015

Les hauts de Low



Des Américains de Low, certains ne garderont que le choc musical et esthétique de leur premier album, I could live in Hope. Ou comment un rock lent et mélancolique pouvait dégager une telle pureté et autant d'intensité. Dès l'ouverture de l'album, le titre Words, parfait modèle du genre, embrassait toute cette ambition. Plombant, mais absolument magistral. Sauf que c'était il y a 20 ans. Depuis, le trio originaire du Minnesota a poursuivi joliment sa route, modifiant parfois les itinéraires et le tempo. Une ligne sombre et minimaliste, mais capable de bien plus de nuances qu'on ne l'aurait imaginé. C'est comme cela qu'il faut accueillir Ones and Sixes, nouvel album particulièrement réussi. Low et son leader Alan Sparhawk propose aujourd'hui une musique qui lui est propre, peu redevable de quoi que ce soit à tel ou tel genre musical. Si le très sec No comprende sonne comme du Low première période, que dire de pop songs aussi légères et mélodiques que l'excellent What part of me ou The Innocents ? Le trio démontre ici une vraie capacité à rester inspiré et à se renouveler. Le désespoir conserve.






lundi 14 septembre 2015

The Queen is dead



Voilà un drôle de film. Malgré son format miniature (1h30), Queen of Earth risque d'en faire bâiller quelques-uns, qui trouveront ce long-métrage trop lent et oppressant. Pas faux et pourtant l'ensemble est quand même très réussi. Bon, des films traitant de dépression, de paranoïa et de folie féminine, on en a vu quelques-uns. Alex Ross Perry, le réalisateur n'échappe pas plus à ces références qu'il ne cherche à les fuir. On songe donc inévitablement à Persona de Bergman et Répulsion de Polanski, deux chefs-d'oeuvre des 60's, mais la comparaison s'arrête là. Queen of Earth possède sa propre esthétique et sa propre écriture, un poil barbante, grogneront certains. La dimension étonnante (et au final passionnante) du film tient beaucoup à ce tandem formé par les deux personnages féminins, deux amies réunies dans une maison au vert et qui se balancent des scuds dans la tronche comme jamais vous n'avez osé en envoyer à votre meilleur(e) ami(e). Troublant et dérangeant. Mais la fragilité est plus flagrante du côté de Catherine, sous le coup d'une séparation avec son amoureux et encore meurtrie de la disparition récente de son père. Réfugiée dans cette maison où elle se sent étrangère et hantée par le passé, Cat glisse peu à peu dans une paranoïa effrayante. Distillant un climat angoissant, le film garde heureusement jusqu'au bout sa part de mystère. On reste du début à la fin subjugué par l'interprétation d'Elizabeth Moss, qui justifie à elle seule le déplacement. Depuis Top of the Lake, on ne pouvait plus douter du puissant magnétisme de l'actrice américaine. Dans Queen of Earth, elle impressionne, dans un rôle casse-gueule, par son jeu aussi subtil qu'animal. Chapeau.

dimanche 6 septembre 2015

Une fille dans le vent


"La révélation espagnole de ce siècle". Pedro Almodovar en fait un peu trop lorsqu'il adoube ce second film de son compatriote Carlos Vermut. Globalement réussi, la Nina de Fuego n'est pas exempt de faiblesse : on lui reprochera surtout une certaine lenteur et un maniérisme parfois superflu, qui frise l'exercice de style. N'empêche : porté par la présence magnétique de l'actrice Barbara Lennie, qui campe un personnage génial et barré, le film se déploie au travers d'un labyrinthe narratif astucieux, où l'excentrique côtoie le glauque, dans un format à la fois classique et glacial. Les pièces du puzzle et les différents personnages, dans l'ensemble bien névrosés, finissent par se rassembler en un dénouement vraiment explosif. Pas dénué d'humour heureusement, la Nina de Fuego n'est pas le chef d'oeuvre annoncé, mais un bel objet de cinéma, qui au passage ravira les amateurs de cicatrices.






mardi 19 mai 2015

Le bruit et la fureur



Je suis Charlize. La formule est tirée d'un article de Jean-Marc Lalanne dans les Inrocks. Bien vu, tellement la figure de Furiosa (Charlize Theron, parfaite) irradie ce retour aux affaires de Mad Max, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il se sera fait attendre. Que pouvait-on espérer encore de George Miller en 2015 ? 70 piges, une filmographie assez déroutante (de Max aux Sorcières d'Eastwick jusqu'à ces drôles d'Happy Feet) et trente ans de surenchère numérique du côté des blockbusters survitaminés, qui semblaient avoir à tout jamais relégué dans un passé fossilisé la trilogie des Mad Max. Eh bien, non. Ce quatrième volet, Fury Road, porte terriblement bien son nom. Passé un premier plan à peu près paisible, c'est parti pour deux heures de pure folie, où Miller revisite à sa sauce très piquante le registre road-movie. On ne peut qu'être ébloui par la fulgurance de la réalisation et des scènes d'action, incessantes, qui laissent les personnages comme les spectateurs à court d'haleine. En filmant "à l'ancienne", Papy Miller redonne paradoxalement un furieux coup de jeune au film d'action. Même le scénario bas-du-front, qui tient en un tweet, s'avère assez audacieux de par son culotté revirement. Ultra-contemporain, dans son rythme virtuose comme dans son esthétique post-apocalyptique, Mad Max Fury Road brasse plus large qu'il n'y paraît : écolo, féministe, on comprend qu'il ait suscité l'énervement de quelques cyber-machos frustrés. La scène où Max cède son arme à Furiosa pour une dernière cartouche qu'il ne faut gâcher en aucun cas, est l'une des plus fortes du film. Et autant dire qu'elle ne rate pas sa cible.

mardi 12 mai 2015

Repozant



Un petit air de Zuckerberg, visage poupon à peine sorti de l'adolescence. La pochette de l'album, elle, rappelle vaguement Mezzanine, le chef d'oeuvre trip-hop de Massive Attack. Mais Gabriel Legeleux, alias Superpoze, DJ caennais de 22 ans, n'a sans doute pas besoin de ces comparaisons. Son premier album, Opening, impressionne par sa finesse et son sens de l'épure. Une electro qui ne lorgne pas du tout vers le dance-floor, s'assume introspective sans tomber dans le ténébreux. C'est beau, simple, à écouter non pas avec urgence, mais délectation.




dimanche 19 avril 2015

This dick ain't free



Soyons clair, je ne suis pas un expert en hip-hop et j'aurais du mal à rentrer dans les discussions, parfois infinies, sur comment et pourquoi Kendrick Lamar est le mec qui compte, le sens littéral ou tacite de ses lyrics, son look, ses pompes, etc. Il n'y a juste pas  besoin de tout ce bagage pour tomber sous le choc de l'évidence : To Pimp a butterfly est une bonne petite claque musicale, qui fait mal là où ça fait du bien, un puzzle fascinant où s'agrègent des décennies de black music, rythmées par un flow bluffant de classe, à situer dans le très haut du panier west coast. Dès les deux premiers morceaux, Wesley's theory et For free ?, on plonge en apnée dans ce micmac musical virtuose, vite remorqué à la surface par le piquant single King Kunta. Mais on replonge aussitôt, emporté par la vague Lamar jusqu'à ce Mortal man, final étourdissant qui vient clore un projet ambitieux et impressionnant. Ambitieux, mais sans la prétention d'un Kanye West et la volonté de compliquer inutilement les choses. Hip-hop, G-funk, pop, soul et jazz, l'album brasse tout cela, enflammé par des textes engagés et subversifs, à l'image de la pochette du disque, qui représente Lamar et sa bande, bouteilles et liasses de billets à la main, la Maison Blanche en arrière-plan.  Seul reproche s'il en faut un, des longueurs peut-être, mais on dira que c'est la nature foisonnante du disque qui veut ça. 



dimanche 12 avril 2015

Pas vraiment un détail



Son livre, un court récit d'une centaine de pages, est sorti il y a deux mois environ. Marceline Loridan
-Ivens a 86 ans et c'est l'une des rares survivantes d'Auschwitz-Birkenau. A l'occasion de cette parution, on a pu la voir dans les médias, et notamment sur France Inter, témoigner sans fard de cette expérience qui a ravagé son existence et de sa désillusion face à un monde où obscurantisme et antisémitisme ont la vie dure. Le livre, conçu comme une longue lettre à son père déporté en même temps qu'elle, évoque bien sûr le quotidien inhumain des camps, mais raconte aussi la difficulté de revenir, l'impossible partage d'une vérité presque indicible, les marques irréversibles d'un drame qui pousse vers le suicide certains des membres de la famille pourtant pas déportés. Marceline Loridan-Ivens a survécu à tout cela, a fini par reprendre la vie à bras le corps, épousant le cinéaste et documentariste Joris Ivens et se consacrant tant bien que mal à d'autres causes. Dire qu'il faut lire ce petit récit relève de l'euphémisme. Bien sûr, ce n'est pas le premier texte qu'on lit sur la Shoah, mais à une époque où la mémoire semble faire défaut à beaucoup, ce n'est jamais un luxe d'écouter ceux qui ont réellement vécu l'horreur.

 "Je n'aime pas mon corps. C'est comme s'il portait encore la trace du premier regard d'un homme sur moi, celui d'un nazi. Jamais je ne m'étais montrée nue avant ça, surtout dans ma nouvelle peau de jeune fille qui venait de m'imposer des seins et tout le reste, la pudeur était de rigueur dans les familles. Alors se déshabiller, pour moi, a longtemps été associé à la mort, à la haine, au regard glacé de Mengele, ce démon du camp chargé de la sélection, qui nous faisait tourner nues sur nous-mêmes au bout de sa baguette et décidait de qui vivrait ou pas."